Témoignage de Françoise Nicolas, lanceur d'alerte, fonctionnaire au Ministère des Affaires étrangères : ACTES DU COLLOQUE AVHMVP JUIN 2016 (4)
Lanceur d'alerte, elle décide de témoigner à visage découvert.
"Merci à Sophie Soria-Glo de me donner l’opportunité de m’exprimer sur le thème du harcèlement moral.
Je m’appelle Françoise Nicolas, j’ai 55 ans et je travaille pour le Ministère des Affaires étrangères depuis seize ans.
Le harcèlement moral a été une constante de ma vie professionnelle.
Pour me situer à cet égard, je préciserai que je suis une ancienne France Telecom et qu’en 1996, j’avais négocié mon départ du groupe au titre d’un harcèlement moral ET sexuel caractérisé.
Bref, je pensais avoir tout vu à cet égard.
Mais en travaillant pour le Ministère des Affaires étrangères, la réalité du harcèlement moral a dépassé les bornes de l’imaginable puisqu’il est allé jusqu’à la tentative de mon élimination physique pure et simple. En d’autres termes, une tentative de meurtre à mon bureau, ce en toute impunité.
Ce harcèlement moral au sein d’un ambassade (I), a été ensuite relayé en France, amplifié et pérennisé par l’institution (le Ministère) et validé indirectement par les juridictions qui ont soit classé mes plaintes sans suite, soit m’opposent la raison d’Etat (II).
I – le harcèlement moral au sein d’une ambassade
En 2008, j’ai été affectée sur mon premier poste à l’étranger, à l’ambassade de France au Bénin, afin de m’y occuper des bourses d’études au bénéfice d’étudiants béninois, des missions (pour faire venir des Français au Bénin), des invitations (pour envoyer des Béninois en France ou de par le monde).
Je trouvais un service en grand désordre et d’emblée, j’y ai mis de l’ordre. Concrètement, cela est revenu à mettre fin à des abus à la grande satisfaction de ma première hiérarchie.
Toutefois, l’ambiance générale était anormale. Clairement, cette première hiérarchie faisait l’objet d’un harcèlement moral de la part de l’ambassadeur et d’une série d’humiliations publiques associées. C’est dans ce contexte qu’à deux reprises, ma hiérarchie me demandera de témoigner par écrit des scènes de menaces dont j’avais été témoin dans mon cadre professionnel au cours de ma première année dans cette ambassade.
Au printemps 2009, moins d’un an après mon arrivée, je suis tombée dans un PIEGE tendu par l’ambassadeur. J’ai été rapatriée sanitaire sur décision du médecin de l’ambassade chez qui j’avais été convoquée SUR ORDRE. Je traversais alors une banale crise de paludisme. Le médecin de l’ambassade m’expliqua que des parasites étaient en train de me tuer. Je n’eus pas le réflexe de demander un deuxième avis médical.
En France, les analyses confirmèrent la seule crise de paludisme, mais le médecin de prévention du ministère m’expliqua que l’ambassadeur avait motivé mon rapatriement par une tentative de SUICIDE. Pour l’accréditer, le médecin de l’ambassade m’avait INVENTE de faux antécédents PSYCHIATRIQUES datés de ma prise de fonctions un an plus tôt. C’était ABSURDE. Le médecin de prévention en rajouta dans les INVENTIONS. J’étais piégée en France. Je dus consulter des AVOCATS, saisir un TRIBUNAL.
Lorsqu’au bout de trois mois, je réussis à revenir à Cotonou, je découvrais une NOUVELLE HIERARCHIE. Je fus confrontée d’emblée à une très grande VIOLENCE PROFESSIONNELLE : violences verbales, écrites, quotidiennes, demandes incongrues…, humiliations diverses entraînant l’intervention à distance des mes avocats. J’eus vent d’un projet de VIOL COMMANDITE sur ma personne que je communiquais à mes avocats avec un luxe de précisions « au cas où il m’arriverait quelque chose ».
Alors que j’étais bloquée en France par le piège évoqué, cette NOUVELLE hiérarchie appelée par l’ambassadeur avait mis en place un nouveau « traitement » de « mes » dossiers. Ils avaient été confiés à une recrutée locale MAIS ce que j’en percevais m’ALARMAIT au plus haut point. Les dossiers étaient vides : pas de coordonnées des bénéficiaires, pas d’objet, dossiers non signés… mais bel et bien une IMPUTATION BUDGETAIRE. En clair, les DEPENSES ETAIENT FICTIVES. J’alertais ma hiérarchie sur les GRAVES ANOMALIES COMPTABLES que je constatais…Puis, devant son inertie, j’alertais également mon administration centrale à Paris.
En parallèle, à Paris, un syndicat découvrait à mon dossier administratif que l’ambassadeur avait rédigé des télégrammes diplomatiques laissant entendre que je m’étais présentée IVRE au bureau car femme SEULE NE SUPPORTANT PAS l’AFRIQUE. Cela donnait lieu à une nouvelle saisine de TRIBUNAL pour obtenir leur RETRAIT de mon dossier administratif.
Un peu plus de trois mois s’étaient écoulés depuis le piège de l’été 2009. Je partais en congés de fin d’année. A mon retour, début JANVIER 2010, je suis APHONE, incapable de prononcer un son (virus). Mon état ne cesse de se dégrader, je ne communique que par écrit.
Une dizaine de jours après mon retour, ma hiérarchie me convoque pour me faire part de reproches de ma collègue de bureau. Elle me reproche de ne pas avoir salué un jeune homme entré dans notre bureau, venu lui rendre visite une semaine plus tôt. Là, je fais un ZOOM ARRIERE : je partageais mon bureau avec une collègue béninoise qui à l’évidence était un EMPLOI FICTIF de l’ambassade. Ma collègue passait son temps à gérer sa fortune immobilière qu’elle avait fort conséquente. Je considérais que cela ne me regardait pas puisque nous n’avions pas de lien de subordination. Nous avions eu jusque là d’excellentes relations. J’explique à ma hiérarchie, PAR ECRIT, que MALADE, LES OREILLES DOULOUREUSES, je n’ai pas entendu le jeune homme entrer dans notre bureau..
Le lendemain matin, alors que je suis assise à mon bureau, absorbée dans mon travail, je suis AGRESSEE PAR SURPRISE par cette collègue de bureau. Après avoir tenté de me crever les yeux, devant ma résistance, elle serre mon cou. Aphone, je suis INCAPABLE d’APPELER A l’AIDE et je commence à perdre connaissance sous l’effet de la strangulation. JE ME VOIS MOURIR. Par chance, un agent d’entretien alerté par le bruit, entre dans le bureau. Il réussit à maîtriser mon agresseur. Il sera licencié peu après sans avoir été auditionné. Des PHOTOS de mes blessures sont prises par le médecin qui établit le certificat initial de coups et blessures.
Dès le lendemain, mon agresseur dépose plainte contre moi (argument souvent invoqué par mon administration car supposé m’accabler), plainte restée sans suite car « DISPARUE ». Elle est l’une des TROIS VERSIONS de mon agression figurant à mon dossier administratif, toutes ces versions étant RADICALEMENT INCOMPATIBLES avec mon état médicalement constaté (je ne pouvais prononcer un son. Dans toutes ces versions, je tiens un discours).
Quelques jours plus tard, l’ambassadeur ordonne MON RENVOI DISCIPLINAIRE en France, mais sans commission de discipline, sans enquête, etc… Je suis hospitalisée aux urgences d’un hôpital puis deux mois dans un service spécialisé.
Je dépose moi aussi plainte au Bénin. Mon avocat béninois dénonce par lettre les OBSTRUCTIONS de l’AMBASSADE qui retardent mon dépôt de plainte d’1,5 mois
II – le harcèlement moral de l’ambassadeur a été ENSUITE amplifié, pérennisé par le ministère, validé par les tribunaux.
Les mois suivants mon retour en France, l’administration du ministère des Affaires étrangères me manifeste une franche hostilité que je ne comprends pas tout de suite.
Je suis très blessée, en état de choc. Je n’AI RIEN COMPRIS à ce qui s’est passé.
Du jour au lendemain, en juin 2010, je suis affectée à Nantes dans un service où l’on s’occupe des retraites des personnels non titulaires. Je suis isolée dans un bureau, tenue à l’écart des formations, des réunions, des rencontres avec les organismes avec lesquels le service travaille, de tout. On me rapporte qu’il est demandé explicitement aux agents de ne pas m’apporter de parapheurs, de ne pas m’expliquer le travail. Quelques uns bravent l’interdit. Ils en seront sanctionnés (j’ai des mails pour en attester).
Autre point de comparaison : avant de partir au Bénin, j’avais encadré avec succès 40 personnes ; de retour à Nantes, ce fut quatre, puis deux, puis zéro.
Depuis cette mutation à Nantes en 2010, ma situation professionnelle n’a cessé de se dégrader, en application de « la politique du nœud coulant », selon l’expression consacrée de mon administration.
1) il y a eu clairement harcèlement moral de la part de mes hiérarchies directes :
- mise à l’écart toujours plus accentuée (En 2013, j’ai été sanctionnée pour avoir parlé au ministre venu en visite à Nantes d’où le retrait de mes mini-responsabilités d’encadrement. En 2015, j’ai été isolée géographiquement au bout d’un couloir).
- humiliations, moqueries (ex : sur le fait que j’étais à moi seule plus diplômée que les quatre autres encadrants et que j’en étais réduite à faire un travail de copié/collé me prenant 15 à 30 minutes par mois, lorsque j’allais saluer chaque matin mon chef de bureau).
2) le harcèlement moral a été/est pérennisé par l’administration
- un chiffre : depuis fin 2011, =72= refus de changements d’affectation.
3) le harcèlement moral a été entériné indirectement par les tribunaux.
- à ce jour, cette histoire a généré une dizaine de procédures dont deux pourvois devant le Conseil d’Etat. A chaque fois, mes dossiers étaient considérés comme extrêmement solides, et pourtant j’ai tout perdu. J’ai été MYTHIFIEE (présentée comme une déséquilibrée mentale ayant agressé ma collègue, etc).
Je me suis heurtée :
– soit à des classements sans suite (ex : plainte pénale pour violences volontaire, documents diffamants…)
- soit à la raison d’Etat, car mon agresseur est protégé très officiellement par l’Etat français car elle est mère d’un enfant né d’une relation hors mariage dont le père est le BEAU-FRERE du chef de l’Etat togolais ET de l’ANCIEN chef d’Etat béninois.
Sur ce fondement de la RAISON D’ETAT, les tribunaux ont validé ma mutation d’office à Nantes, l’absence d’enquête administrative, le refus de m’accorder la protection fonctionnelle (à savoir le remboursement de mes pertes matérielles suite à l’abandon de mes biens au Bénin après mon renvoi disciplinaire, mes frais d’avocats, de justice…).
CONCLUSION :
Pour n’avoir fait en définitive que mon travail, en mettant de l’ordre dans des dossiers puis en signalant de graves anomalies comptables, je vis un CAUCHEMAR, impuissante, confrontée de façon répétée à la RAISON d’ETAT qui légitime tout, y compris des aspects improbables que je n’ai pas développés ici (production de faux documents, parjures, etc).
Concernant le harcèlement moral proprement dit, du point de vue procédural, je n’ai fait qu’une REQUETE AMIABLE en 2010 à laquelle mon administration n’a pas répondu. Il a fallu que je fasse des choix budgétaires et ce type de procédure m’avait alors été déconseillé par mes avocats de l’époque. Dans les mois à venir, je vais sûrement engager telle procédure (avec le soutien de mon avocat qui me fait CREDIT...)..
A titre personnel, j’ai longtemps traité par l’indifférence le harcèlement moral dont j’ai fait l’objet en me concentrant sur d’autres aspects de mon dossier. J’ai eu tort. Mon attitude m’a menée au bord du GOUFFRE sans que je ne m’en rende compte. Je suis en arrêt de travail depuis six mois et j’ai été hospitalisée en urgence deux fois, totalisant ainsi deux mois de séjours hospitaliers qui s’ajoutent aux deux mois de 2010 et au suivi constant depuis lors, du fait des séquelles de l’agression et du harcèlement moral incessant auquel j’ai été confrontée.
Intégrer le Ministère des Affaires étrangères avait été pour moi la concrétisation d’un rêve d’adolescence. Aujourd’hui, j’ai décidé de changer de voie professionnelle."